« Lâche prise ! » : le conseil facile au service d'une spiritualité culpabilisante
« Tu es épuisé, anxieux, dépassé ? Lâche prise ! » Merci du conseil, je n'y avais pas pensé.
Dans les conversations, les livres de développement personnel, les publications sur les réseaux sociaux ou les discours spirituels, cette petite phrase est devenue presque incontournable. « Lâche prise ! » Deux mots, lancés comme une évidence, parfois avec les meilleures intentions du monde.
Mais que fait-on de ces deux mots lorsqu'on a déjà tout essayé ? Lorsqu'on est fatigué de lutter, de réfléchir, de chercher des solutions ? Lorsqu'on aimerait justement pouvoir relâcher la pression, mais qu'on ne sait ni comment, ni par où commencer ?
Je ne sais pas pour vous, mais maintenant, quand je lis ces deux mots sortis tout droit d'un fortune cookie, ça me fait tilter. Ils ont été prononcés trop souvent, trop facilement, au point de perdre une partie de leur véritable sens. Et ce qui m'interpelle particulièrement, c'est la place qu'ils ont prise dans certains discours spirituels et de développement personnel, où l'invitation à aller mieux finit parfois par ressembler à une obligation d'aller bien.
Aujourd'hui, je ressens cette invitation systématique au lâcher-prise comme une pression supplémentaire.

Le lâcher-prise : une philosophie forte devenue une injonction
À l'origine, le lâcher-prise renvoie à une philosophie de vie plutôt saine : reconnaître que tout ne dépend pas de nous, accepter une part d'incertitude et cesser de vouloir exercer un contrôle sur ce qui nous échappe.
Sur le papier, oui. Dans la réalité, d'autres choses interfèrent car nous sommes des êtres humains vivant dans une société qui a, elle aussi, ses propres failles.
Nous ne sommes pas des êtres parfaitement rationnels, capables de désactiver nos inquiétudes sur commande. Nous avons une histoire, des émotions, des expériences, des blessures, mais aussi des responsabilités et des réalités matérielles qui ne disparaissent pas parce que nous avons décidé de prendre du recul.
Pour certaines personnes, anticiper, organiser, vérifier ou tenter de garder le contrôle a longtemps été une manière de se protéger. Ces comportements peuvent devenir épuisants, certes, mais ils ont parfois aussi permis de traverser des périodes difficiles.
Alors, lorsqu'on leur conseille simplement de lâcher prise, cela m'interpelle d'autant plus. Que leur demande-t-on exactement derrière ces deux mots ? D'abandonner en quelques instants des mécanismes construits au fil des années ? De cesser d'avoir peur parce que la peur serait une mauvaise énergie ? De sourire à une situation qui les bouleverse parce qu'il faudrait apprendre à accueillir ce qui est ? Parce que « tout est juste » ?
Le lâcher-prise est une démarche précieuse mais il ne suffit pas de le comprendre pour parvenir à le ressentir.

Quand vouloir « lâcher prise » devient un paradoxe
C'est peut-être l'un des plus grands paradoxes de cette notion. On veut lâcher prise, alors on y pense : on cherche comment faire, on lit des conseils, on essaie des exercices, on surveille ses réactions.
« Est-ce que je lâche suffisamment prise ? » « Pourquoi est-ce que je pense encore à cette situation ? » « Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à passer à autre chose ? »
Et nous voilà en train de vouloir contrôler ce qu'on « devrait » laisser filer.
La pression apparaît lorsque le lâcher-prise devient un objectif à atteindre, une compétence à acquérir, parfois même une preuve de notre évolution personnelle. Et dans ce cas, nous ne cherchons plus seulement à nous sentir mieux, nous voulons RÉUSSIR à nous sentir mieux.
Et là, le piège se referme : frustration, dévalorisation de soi, sentiment d'échec, comparaison… La liste est longue. On finit par se sentir incapable de faire ce qui semble si naturel aux autres.
Pourtant, penser à une difficulté ou chercher à la comprendre n'empêche pas nécessairement de lâcher prise. Certaines situations demandent du temps, de la réflexion, des décisions ou des changements concrets. Le problème apparaît lorsque nous exigeons de nous-mêmes un résultat émotionnel immédiat.
À force de vouloir absolument lâcher prise, on s'accroche à l'idée même de lâcher prise.
À vous qui lisez ces lignes, j'aimerais vous dire quelque chose. Vous avez le droit d'être en colère, d'être triste, de vous sentir perdu, de ne pas savoir et d'avoir une réalité matérielle qui vous rattrape. Vous avez aussi le droit de ne pas y arriver aujourd'hui et de ne pas vous en vouloir pour cela.

La spiritualité et le développement personnel : cette pression permanente d'aller bien
Je travaille dans ce secteur depuis de nombreuses années maintenant. J'ai vu des pratiques bluffantes, des praticiens passionnés et très respectueux. J'ai aussi vu certains discours s'installer, évoluer et parfois s'éloigner de ce qui leur donnait initialement du sens. Pas tous les discours et pas chez tout le monde, bien sûr que non. Mais j'ai aussi pu observer l'impact que certains mots avaient sur les personnes qui les recevaient lorsqu'on leur annonçait une demi-vérité toute faite, sans prendre le temps d'en explorer les nuances ni de les accompagner dans ce qu'elle pouvait provoquer.
Il existe aujourd'hui une multitude de discours qui nous invitent à devenir une meilleure version de nous-mêmes. Il faudrait cultiver des pensées positives, élever notre vibration, dépasser nos peurs, accueillir nos émotions, transformer nos blessures, pardonner, guérir, évoluer, nous aligner… Et, bien entendu, lâcher prise.
Pris individuellement, certains de ces conseils sont précieux et ouvrent des pistes de réflexion intéressantes. Mais accumulés, répétés et présentés comme des vérités universelles, ils peuvent finir par produire exactement l'inverse de ce qu'ils promettent. Au lieu d'apaiser, ils ajoutent de la pression.
Nous ne sommes plus seulement confrontés à nos difficultés : nous devons également prouver que nous travaillons suffisamment sur nous-mêmes pour les dépasser. Et certains discours vont encore plus loin.
« Si on te l'a fait dans cette vie, c'est parce que tu l'as fait dans une autre vie. »
« Tout est juste, tout est parfait. »
Ce qui me dérange profondément dans ces affirmations, c'est lorsqu'elles deviennent des explications imposées face à la souffrance d'autrui. À partir de quel moment notre vision spirituelle du monde nous autorise-t-elle à expliquer à quelqu'un pourquoi il souffre ?
Une personne traverse une épreuve ? Elle n'aurait pas suffisamment travaillé sur elle. Elle rencontre des difficultés ? Son énergie ne serait pas la bonne. Elle souffre encore ? Elle résisterait au changement.
Et si, parfois, la vie était simplement difficile ? Si certaines situations étaient injustes ? Si nous pouvions être profondément affectés par des événements ?
Toute souffrance n'est pas le signe d'un blocage et personne n'a l'obligation de transformer chaque épreuve en occasion de grandir.

Je suis quelqu'un de profondément spirituel et j'aime questionner toutes ces notions régulièrement. La spiritualité est pour moi une source de sens, de réconfort, de questionnement et d'ouverture. Mais elle perd une partie de sa richesse lorsqu'elle devient un système d'évaluation de notre capacité à aller bien.
Nous avons le droit d'être fatigués, de ne pas comprendre, d'être en colère, de traverser une période où rien ne semble avancer. Nous avons même le droit de ne pas chercher immédiatement ce que cette expérience est censée nous apprendre.
C'était ma petite réflexion autour du lâcher-prise, de ses nuances et de ses dérives. Si ce sujet vous intéresse, le prochain article traitera de la place que les minéraux peuvent occuper dans cette démarche de prise de recul. Des petites pistes pour les amoureux des pierres qui veulent s'accorder un moment de répit, se reconnecter à eux et avancer à leur rythme. En ce moment, je pense qu'on en a bien besoin !
En attendant, prenez soin de vous. Et n'oubliez pas de lâcher prise.




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